Intervention d’Anne Marchand pour l’association Henri Pezerat

Meeting du 11 février 2015

Je représente ici l’Association Henri Pézerat, santé travail et environnement. Elle est née en 2009, suite au décès d’Henri Pézerat, pour faire vivre son impressionnant fonds documentaire et pour poursuivre les dynamiques que ce scientifique, chercheur et militant avait participé à nourrir ; elle prend la forme d’un espace de mise en réseau d’acteurs qui, le plus souvent, ne se rencontrent pas ou trop peu : des salariés, des équipes syndicales (CGT, Solidaires), des militants associatifs, des juristes, des médecins du travail, des inspecteurs du travail, des journalistes et des chercheurs, de l’industrie, mais aussi de la fonction publique et du monde agricole.

Si nous avons rejoint ce collectif, c’est que nous partageons ensemble, avec les autres organisations, un même constat : celui d’une remise en cause progressive et continue du droit du travail et notamment du droit à la santé des travailleuses et des travailleurs. Il conviendrait donc aujourd’hui, au regard de la crise, du chômage et dans la perspective de retrouver la fameuse croissance, de trouver normal pour avoir droit au travail d’y laisser sa santé ??

Je vais revenir ici en quelques mots sur l’histoire de l’amiante parce qu’en matière de santé au travail, elle est riche d’enseignements.

Tout d’abord, elle révèle l’existence d’une véritable stratégie du mensonge de la part des industriels qui ont pu faire durer l’utilisation de ce matériau des dizaines d’années après que la science ait démontré son caractère cancérogène, une stratégie criminelle, responsable en France de centaines de milliers de morts. Ce sont les mêmes séquences que l’on retrouve en général dans le cas d’autres toxiques : les industriels ont d’abord nié le risque, ils ont ensuite garanti un usage contrôlé, avant d’organiser le doute, autour des différentes variétés d’amiante et la taille de leurs fibres.

Ensuite, cette histoire nous rappelle que les travailleurs jouent vraiment le rôle de sentinelle par rapport aux atteintes à la santé au-­delà du lieu de travail et c’est eux qui en payent le plus lourd tribut. Elle nous montre aussi combien la rencontre entre savoirs ouvriers et savoirs scientifiques a pu être féconde dans la compréhension des dangers de l’amiante. Et quelle victoire a pu remporter la mobilisation sociale ! L’interdiction de l’amiante tout d’abord, l’indemnisation des victimes, la reconnaissance de la responsabilité des industriels mais aussi de l’Etat et des institutions de prévention, et cette formidable avancée juridique qui est l’obligation de sécurité de résultat pour les employeurs qui, jusque 2002, n’étaient tenus que par une obligation de moyen.

Il reste bien sûr à obtenir des condamnations et le dernier arrêt de la Cour d’appel de Paris du 5 février dernier, qui exonère le PDG de l’entreprise Amisol de toute poursuite, près de 20 ans après que les ex salarié-­es aient déposé plainte, témoigne de l’insupportable impunité des employeurs. Car, pour reprendre les mots des victimes d’Amisol, « si Amisol n’est pas un délit, tout est permis », le droit de tuer reste ouvert.

Mais l’amiante est aussi l’arbre qui cache la forêt des milliers d’autres toxiques et cancérogènes sur le lieu de travail, sur lesquels la même opacité règne que sur l’amiante à l’époque. Les collectifs mobilisés au sein de l’asso HP témoignent tous les jours de l’énergie, de la ténacité, de la ruse qu’il faut déployer face au déni organisé des risques pour la santé au travail et, témoigne aussi de l’importance de la mise en partage des connaissances et des compétences pour construire des contre pouvoir et des contre expertise pour préserver la santé des salariés.

Je citerais rapidement la mobilisation de salariés de l’entreprise Adisseo à Commentry dans l’Allier, dont plusieurs dizaines d’entre eux sont atteints aujourd’hui d’un cancer du rein et qui sont parvenus à démontrer le caractère cancérogène d’une molécule introduite dans leur procédé de fabrication, en lien avec des médecins et des chercheurs. Celle de syndicalistes de France Télécom qui à Riom es Montagne en Auvergne et à Béziers, alertés par le nombre de malades parmi leurs collègues et ex collègues déclenchent une expertise CHSCT qui révèle notamment l’utilisation de milliers de parafoudres radioactifs, démontés et stockés sans précaution depuis des années. Celle de Paul François, exploitant agricole, victime d’une violente intoxication aux pesticides et qui a gagné son procès contre la firme Monsanto, celle des salariés de Nutréa-­Triskalia dans les cotes d’Armor exposés à un pesticide pourtant interdit. Je pense aux mobilisations pour rendre visibles les atteintes à la santé liées à la précarité et à la sous-­traitance, dans la chimie et dans le nucléaire notamment, Philippe Billard témoignera tout à l’heure. Et à celle des ouvriers d’Etat de l’Ile longue, au large de Brest, aujourd’hui irradiés pour avoir travaillé auprès des sous marins nucléaires et qui se battent pour la reconnaissance de leurs cancers.

Les textes et projets de loi récents mettent indéniablement en danger les salariés (je citerai par exemple l’extension du travail de nuit alors que de nombreuses études montrent le lien entre le travail de nuit et le développement du cancer du sein), mais s’en prennent aussi à l’ensemble des institutions qui peuvent contribuer à leur protection (CE, CHS, DP, inspection du travail médecine travail, prudhomme…). Toute réflexion sur le travail ne devrait pouvoir se tenir sans poser la question de la préservation de la santé des travailleurs comme un postulat intangible. Il est urgent de remobiliser les réseaux syndicaux, associatifs, citoyens sur ces questions, avec les professionnels que sont les médecins et les inspecteurs du travail et les experts CHSCT pour que gagner sa vie ne signifie plus risquer de la perdre.