Intervention de Dominique Huez pour l’Association Santé Médecine du Travail

Meeting du 11 février 2015

Délégataire de la mission régalienne de protection de la santé des travailleurs la médecine du travail a dès l’origine été contrainte par trois péchés originels :

  • La tutelle des employeurs sur la médecine du travail
  • L’introduction (contre la Loi) d’une sélection médicale de la main d’œuvre et l’instrumentalisation de l’inaptitude par les employeurs comme motif de licenciement
  • Un exercice médical dans un lieu de conflit autour de la santé (exploitation de la force de travail) et incapacité de l’enseignement universitaire à analyser, comprendre et enseigner un exercice médical militant et à induire des pratiques en réseau.

Or :

  • à partir de 1985 (re)naissent les bases d’un exercice militant de la prévention primaire médicale qui sera conforté notamment par les dispositions du code de la santé publique de 2002.
  • se mettent en place des échanges en réseau sur les pratiques qui permettent l’émergence d’une clinique médicale du travail
  • ce qui confère la capacité, guidée par cette clinique, de faire le lien entre organisation du travail et altérations et atteintes à la santé dans un contexte où les éléments pathogènes (individualisation, intensification, intériorisation des contraintes) sont consubstantiels de la « gouvernance par les nombres » du libéralisme

C’est parce que les médecins du travail ont tenté d’échapper à cette manipulation de leur métier que les employeurs, dès 1987, mettent en place une « démédicalisation » de la médecine du travail afin de construire l’invisibilité sur les risques et les conséquences de l’exploitation de la force de travail.
Les moyens de cette stratégie comportent notamment :

  • la pénurie de praticiens les étouffant sous la charge de travail (exemple de la fiche d’entreprise)
  • la suppléance par d’autres professionnels compétents mais sans statut d’indépendance et positionnés en partie du côté de la gestion de la sécurité
  • la répression des pratiques les plus novatrices. Ainsi, préparée par l’interdiction par l’establishment médical du conseil de l’ordre de faire le lien entre l’organisation du travail et ses effets sur la santé, les plaintes au conseil de l’ordre de ceux qui identifient ce lien.

L’attaque actuelle consiste principalement en la suppression de la périodicité des visites et de la possibilité d’aménager le poste de travail. Cela prive l’exercice des médecins du travail des trois fondements de l’exercice médical.

  • la construction de la confiance entre le médecin du travail et son patient le travailleur
  • l’accès à la réalité : référence de toute clinique médicale (voir naissance de la clinique Michel Foucault)
  • l’objet de la clinique qui est de faire le lien entre un élément pathogène et ses conséquences pour la santé pour permettre au travailleur de reconstruire ou conforter son pouvoir d’agir

Les attaques des autres parties prenantes à la prévention renforcent ses effets spécifiques :

  • contre les CHSCT : invisibilité du travail réel, impossibilité d’exprimer le point de vue de la prévention médicale primaire dans un lieu de débat
  • contre les experts de toute nature (CARSAT, experts des CHSCT) qui prive le MDT de coopération et de visibilité sur les éléments pathogènes repérés et analysés par d’autres
  • contre les garants de la loi (Inspecteurs du travail, juristes, instances de droit social) qui sont une garantie d’indépendance directe ou indirecte des médecins du travail

Trois directions d’action pour sortir de cette situation : Analyser le passé, Combattre le présent, Préparer l’avenir.

  • lutter tous ensemble contre les attaques convergentes perpétrées par le libéralisme et ses alliés contre la prévention et le droit du travail
  • analyser les erreurs passées en critiquant la forme institutionnelle de la prévention actuelle
  • Proposer une réforme qui assure réellement la prévention des risques pour la santé des travailleuses et des travailleurs au travail